La vie l'emplissait à ce point qu'il semblait avoir perdu la raison. Le vieil homme sec, à la peau tannée, aimait à s'isoler des citoyens et demeurer là, au pied d'un arbre, des jours durant. Le vieux était comme cela, sociable, presque envahissant à ses heures, puis soudain, absent ou absorbé. Nombre d'entre-nous vivaient loin de lui. Son attitude et ses mots dérangeaient une part inconnue en nous, remuaient les eaux sombres du fond et soulevaient des choses que nous ne comprenions pas. Ses mots ne trouvaient jamais leur sens dans le jour ; ils résonnaient longtemps en nous, parfois des années, se mêlant d'images que nous ne percevions jamais tout à fait, ou seulement par éclairs.
Pour quelques-uns d'entre-nous, la présence du vieil homme apportait un relief auquel nous nous étions attachés, et nous venions régulièrement nous entretenir avec lui. Il serait difficile de retranscrire son enseignement, même par bribes, tant cela n'aurait de sens pour ceux d'entre-vous qui ne l'ont pas connu. Je me souviens par exemple de ces phrases étranges, qui résonnent encore en moi, mais que je n'ai jamais vraiment bien saisies. Il s'était penché sur le sable pour tracer un signe inconnu, et il avait levé les yeux - un regard étrange, comme le mélange de la plus grande douceur des bonnes mères, et du courroux divin -, et sans animosité, en me baignant dans son regard immense, il avait dit ceci :
"Que tu sois mûr pour le voir ou non, ce qui te sembles être propre à toi, et tout ce que tu accomplis par ton travail et tes efforts, c'est cela que tu n'es pas. Ce qu'il y a en toi de singulier, ce que tous confondent avec toi, ce n'est que l'écorce du fruit. Le noyau que tu rejettes est le coeur et la vie de tout ce qui est né. Tu n'es pas cela non plus, mais tu n'es pas différent de Lui."
Il me semblait qu'il parlait de l'universel, et je l'avais interrogé. C'est, je crois, cette réponse qui vibre toujours en moi, sans avoir encore trouvé son sens :
Il me dit ceci : "Si tu veux connaître l'universel, écoute et retiens : Celui qui voit l'universel dans un homme, n'a pas vu l'universel. Celui qui voit l'universel en dehors de l'homme, n'a pas vu l'universel. Celui qui voit l'universel en lui, n'a pas vu l'universel. Celui qui voit l'universel en tout homme, et tout homme en l'universel, n'a pas vu l'universel, mais l'universel s'est reconnu en lui."
Comme je ne comprenais pas, il sourit et ajouta : "L'homme n'est ni la peau du fruit, ni la chair du fruit, ni le noyau du fruit, mais l'homme qui connait, celui-là les voit tous les trois en lui et sait qu'il n'est pas différent d'eux."
Ne saisissant pas, je scrutais ses traits pour y puiser le sens, alors il me dit : "Qu'importe que tu comprennes ou non, tu es déjà tout cela." Et il ferma les yeux.
Un matin je vins le rejoindre, chargé d'eau. Là encore, il m'accueillit en souriant, et alors qu'il mangeait un fruit que je lui avais apporté, il m'annonça qu'il sentait que la mort l'éteindrait dans la semaine, comme s'il eut parlé d'une simple lampe manquant d'huile, et devant mon air effrayé, il se redressa et du ton le plus dur me dit : "Si tu crois voir le maître en moi, alors tu n'as rien entendu. Et ceux qui n'entendent pas, qu'ont-ils besoin d'un maître ?". Mon coeur se serra, et aussitôt, avec douceur, il me dit : "Tu sauras que le maître est en chaque homme, et que l'on trouve les enseignements dans chaque parole. Il n'est pas un mot, pour celui qui sait entendre, qui ne soit prononcé par le maître lui-même. Il n'est pas une forme, qui ne te réponde. Quand tu as besoin de me parler, écoute moi en chaque chose. L'enseignement n'est dans aucun livre, et aucun homme n'est devenu maître. Le maître est celui qui sait qu'il n'y eut jamais d'homme, mais qui éprouve pour ceux qui se croient homme, le plus grand amour, et la plus grande compassion. Celui-là apparaît régulièrement en chacun d'entre-nous, et ne doute pas que le jour où tu auras quelque chose à entendre, il sera là près de toi à te souffler à l'oreille qu'il ne t'a jamais quitté. S'il te plait, si tu veux entendre la dernière volonté d'un vieil homme à l'heure du couché, retiens qu'il est toujours parmi nous, et apprend à le reconnaître. Sache qu'un unique visage habite toutes les formes.".
Et se furent les dernières paroles que le vieux m'offrit. Aujourd'hui encore, bien de ces bribes de phrases énigmatiques remontent en moi et viennent donner au paysage davantage de lumière, à mes amis, davantage de clarté, et s'il m'est possible de vous l'avouer, je sens parfois que mon vieil ami vient visiter bien des hommes que je croise, bien qu'il n'aimerait pas, j'en suis sûr, que je le reconnaisse, lui en eux.
D'ailleurs, dans le village, n'avez-vous jamais entendu quelques mots qu'il ait dit ? Certains sont déjà là comme des proverbes, et quelques-uns racontent qu'on en écrivit dans toutes les langues de tous les pays.
Cependant, aujourd'hui - peut-être parce que je me fais moi-même vieux - ce ne sont plus ses mots qui me retiennent, mais c'est, je crois, son amitié qui me porte. La clarté de tous ces jours où j'ai fait le chemin jusqu'au pied de son arbre, est restée gravée en moi, c'est je le crois bien, une source grandissante, et si mes yeux abîmés voient encore, je suis sûr que c'est grâce à la lumière et à la fraîcheur de ces matins là.
(E. M., Paris, 02.07.08)