"En tant qu'être crée, ce qu'il est après tout, l'homme se trouve dans un état de grande imperfection, en sorte que par nature, il ne peut connaître Dieu autrement qu'à la façon de la créature (c'est-à-dire) au moyen d'images et de formes. (...)
Tant que l'âme est encore en état de se connaître et de se comporter comme une créature et une chose naturelle, elle n'est jamais devenur par elle-même "la grâce". Car il faut pour cela que l'âme soit vide de toute action, aussi bien intérieure, comme l'est la grâce qui ne connaît pas d'action. (...) Un passage de l'écriture dit : "Rien n'est égal à Dieu !" Pour devenir égale à Dieu, l'âme devrait donc devenir un rien ? Cette interprétation est tout à fait correcte". (...) Quand je ne veux rien pour moi, Dieu veut à ma place. Or réfléchis bien : que veut-il donc pour moi là où je ne veux rien pour moi ? Sans contredit, il veut justement ce qu'il veut pour lui-même, ni plus ni moins. (...) Dans l'abnégation sincère on ne trouvera jamais un "je veux de telle ou telle façon, je veux ceci ou cela" mais seulement la renonciation sans réserve à ce qui est à toi. De là vient aussi que dans la meilleure prière que l'homme puisse faire, il ne doit pas y avoir quelque chose comme "donne-moi cette vertu, ce chemin" (...) mais "Seigneur, donne-moi uniquement ce que tu veux et fais, Seigneur, ce que tu veux et comment tu le veux, de toute manière !". Cette prière dépasse la première comme le ciel dépasse la terre. (...) Et de même que la vraie abnégation ne connaît pas de "je le veux ainsi" de même on ne peut jamais en tirer un "je ne veux pas" : un "je ne veux pas" est du vrai poison pour toute abnégation. (...) Le coeur vide à puissance sur toutes choses ! - "Qu'est-ce qu'un coeur vide ?" - Un coeur qui n'étant pas chargé ni troublé par quoi que ce soit, ni attaché à rien, ne voit nulle part dans le monde son avantage, mais est plongé entièrement dans la plus chère volonté de Dieu, ayant renoncé à la sienne propre ! (...) Il faut prier si ardamment, avec toutes les fibres du corps et de l'âme, que l'on tienne retournés vers le dedans à la fois l'oeil et l'oreille, le coeur et la bouche ; et l'on ne doit pas s'arrêter avant que l'on ne sente que l'on est sur le point de devenir un avec celui que l'on a en face de soi et que l'on prie, avec Dieu."
(Maître Eckhart, Sermons-traités, Tel Gallimard, Paris, 1989 (1942))
Voir sur ce thème l'article : « L'expérience de la béatitude - grâce chrétienne et non-soi bouddhique », "Article Inédit", in
Revue Humaniste 3e Millénaire, N°87, printemps 2008.
http://www.revue3emillenaire.com/lire/lire.php?menu=lire&page=inedit2&art_ident=87